Laurent Pinori, le synesthète bienveillant.

« je suis plutôt quelqu’un de bien­veil­lant, par­tant du prin­ci­pe que vivre est une cho­se dif­fi­ci­le qui méri­te encoura­ge­ments et indul­gen­ce. »

Lau­rent Pino­ri

 

 

Laurent Pinori au Prado

Auré­lie Gail­lot :

C’est où, la pho­to ?

 

 

 

 

 

 

Lau­rent Pino­ri:

Au musée du Pra­do, à Madrid, où je suis retour­né récem­ment pour revoir les pein­tu­res de Velá­z­quez et de Goya. Les Méni­nes c’est ma Jocon­de, et les pein­tu­res noi­res de Goya font par­tie des tableaux très noirs, com­me ceux de  Fran­cis Bacon  ou d’Edvard Munch, que j’aime beau­coup. Dans les artis­tes con­tem­po­rains, pas grand cho­se retient mon atten­ti­on, j’aime bien Pier­re Soula­ges et son noir-lumi­è­re. Ce pour­rait être une défi­ni­ti­on de ce que je ten­te de fai­re dans mes romans.     

 

La lumi­è­re du noir – Pier­re Soula­ges

 

 

Lau­rent, par­lez-nous de vos res­pi­ra­ti­ons face à l’immensité de la mer du Nord…

Le nord me fas­ci­ne de plus en plus. La mer m’a tou­jours atti­ré. Le Mar­seil­lais que je suis n’a long­temps juré que par le bas­sin médi­ter­ranéen, sa lumi­è­re. Le ber­ceau de notre civi­li­sa­ti­on. Peut-être que mon écœu­re­ment de ce qu’on nom­me civi­li­sa­ti­on aujourd’hui expli­que mon début de dés­af­fecti­on pour la Médi­ter­ranée. Dés­af­fecti­on très légè­re, en réa­lité j’ai besoin d’y retour­ner régu­li­è­re­ment. Mais alors que je réponds à vos que­s­ti­ons je me tiens sur le riva­ge de la mer du Nord, à la recher­che d’une immen­sité que je ne res­sens plus ail­leurs.

Osten­de, 8 Aout — Face à la mer

 

 

« L’auteur d’un livre dése­spéré ne peut pas être aus­si dése­spéré que son livre puisqu’il a eu la for­ce de l’écrire. » Lau­rent Pino­ri

Vot­re écœu­re­ment est lisi­ble très dis­tincte­ment dans vos écrits. Je ne vou­lais pas for­cé­ment abor­der ce sujet car je sais que les auteurs n’apprécient pas qu’on fas­se sys­té­ma­ti­que­ment un amal­ga­me de ce qu’ils sont réel­le­ment dans la vie et de ce qu’ils met­tent dans leurs roman.

Vous êtes rela­ti­vement jeu­ne, pour­quoi, com­ment êtes-vous déjà écœuré ?

La socié­té s’invite dans mes livres, du moins la repré­sen­ta­ti­on que je m’en fais : un envi­ron­ne­ment féro­ce et absur­de sous cou­vert de civi­li­sa­ti­on. De là résul­te l’impression que vous avez res­sen­tie. Mais l’écœurement que j’éprouve à l’égard la socié­té ne m’a pas enco­re com­plè­te­ment con­ta­miné. Le livre est cen­sé en appor­ter la preu­ve : l’auteur d’un livre dése­spéré ne peut pas être aus­si dése­spéré que son livre puisqu’il a eu la for­ce de l’écrire.

 

 

Com­ment lisez-vous ?

Dans l’attitude d’une jeu­ne fem­me hyper séduis­an­te, habi­tuée à être cour­tisée par les hom­mes et à les rabrou­er. Je suis sans pitié à l’abord d’un livre, pire qu’un édi­teur devant ses piles de manuscrits. Mais quand j’aime un livre, je n’ai aucu­ne réser­ve. Ni la per­son­na­lité de l’auteur, ni son idéo­lo­gie ne sau­rai­ent modé­rer mon ent­hou­si­as­me.

 http://lesfillesduloir.esy.es/les10ans/laurent-pinori/

 

 

Êtes-vous sans pitié ?

Je n’ai ni le temps ni le désir de lire plus d’une tren­tai­ne de livres par an, et je con­sidè­re qu’un livre méri­te d’être lu s’il m’apporte quel­que cho­se que je ne trou­ver­ai pas à tra­vers d’autres pra­ti­ques. Je suis donc très sélectif. Sinon, dans l’ensemble, je suis plutôt quelqu’un de bien­veil­lant, par­tant du prin­ci­pe que vivre est une cho­se dif­fi­ci­le qui méri­te encoura­ge­ments et indul­gen­ce.

 

 

 Quel­ques tit­res pha­re de vos récen­tes lec­tu­res ?

Dans les six der­niers mois, j’ai lu et appré­cié : Rose minuit de Mari­na de VanL’oeil du léo­pard de Hen­ning Man­kell, Demain je ne poin­te pas de Kemi Outk­ma.

 

 

D’où elle vous vient, vot­re bien­veil­lan­ce ? De vos pro­p­res fail­les ? D’où vien­nent vos fail­les ?

De mes fail­les, cer­tai­ne­ment un petit peu. Il faut avoir soi-même con­nu des dif­fi­cul­tés pour être réceptif à cel­les des autres. Ma bien­veil­lan­ce est sur­tout une réacti­on à notre socié­té “Mar­che ou crè­ve” ou plutôt “Galo­pe ou crè­ve”. Inu­ti­le d’en remet­tre une cou­che. La bien­veil­lan­ce est une résis­tan­ce.

 

Vot­re écri­tu­re est … Ouah !  Est-ce que vous êtes tom­bé dedans petit ou est-ce un tra­vail, une vol­on­té de per­fecti­on ?

Mer­ci ! Mon écri­tu­re est assez rudi­men­tai­re. Des phra­ses cour­tes, peu de figu­res de sty­le, un voca­bu­lai­re assez basi­que. Je me fixe deux con­train­tes quand j’écris un roman. Rester con­necté à la “visi­on” ini­ti­a­le qui a déclen­ché l’envie d’écrire le livre. Ce que j’appelle visi­on c’est un élé­ment très den­se qui revient de mani­è­re récur­ren­te dans mon esprit. Tout ce que j’écris sera un déve­lop­pe­ment de cet­te visi­on. La secon­de con­train­te, c’est de me met­tre à écri­re uni­que­ment si je suis d’humeur à jou­er avec les mots et les idées, con­di­ti­on qui me sem­ble indis­pen­sa­ble à l’émergence d’un sty­le. Je suis donc très exi­ge­ant sur la for­me du tex­te, quand bien même cet­te exi­gen­ce ne con­sis­te pas à peau­fi­ner de bel­les phra­ses. Plu­si­eurs années me sont néces­sai­res pour écri­re un roman même très court.

 Exacte­ment ce que l’on res­sent à vous lire… Tex­tes dénués de fio­ri­tu­res, une lig­ne qui ne déro­ge pas, qui ne va jamais à la faci­lité. Le « glau­que », tout com­me l’humour, est dif­fi­ci­le à manier. Vous avez la jus­te mesu­re.

 

Et l’amour dans tout ça, Lau­rent Pino­ri (ça, c’est pour mes midi­net­tes de copi­nes !) ?

Je suis marié et j’ai deux enfants en bas âge.

(les fil­les, vous pou­vez aller vous fai­re cui­re un œuf…)

 

 

Laurent Pinori, L'origine du monde

 

 

Vous êtes un sacré écri­vain. Je n’ai pas dit un auteur, vous voy­ez, je vous sac­re direct au rang des écri­vains. N’est-ce pas frus­trant d’être lu modéré­ment ? Je n’ai aucu­ne idée des ven­tes que vous fai­tes, je sais que le grand patron des édi­ti­ons Nume­rikli­vres croit très fort en vous mais je sais aus­si que vous n’apparaissez pas dans les pages lit­téra­tu­re de « Elle » et que vous n’avez pas enco­re été invité à « La gran­de librai­rie ». Vous en pen­sez quoi, vous, de cet­te habi­tu­de qu’ont les gens de fon­cer tout droit lire les best-sel­lers des gran­des mai­sons alors que dans les “peti­tes” mai­sons d’édition, des pépi­tes dor­ment… ?

J’ai eu la chan­ce que mon pre­mier livre soit publié par une mai­son d’édition pres­ti­gi­eu­se. De très bons manuscrits, bien meil­leurs que ceux qui sont publiés, n’ont pas cet­te faveur. Fay­ard n’a pas misé sur le livre. Les ven­tes ont été fai­bles. Cela m’était égal car on m’avait dit que les deux sui­vants serai­ent publiés, qu’il y avait une poli­ti­que d’auteur. Las, quand je me suis poin­té avec L’origine du mon­de sous le bras, on m’a dit que le roman était bon mais que ce serait enco­re plus un flop que le pre­mier. Bien enten­du, j’en ai conçu une légè­re décep­ti­on, mais, au fond, peu m’importait puisque cela ne m’empêchait pas de con­ti­nu­er à écri­re avec le même entrain. Fina­le­ment, mes romans sui­vants ont paru aux édi­ti­ons NL. Je remer­cie au pas­sa­ge Jean-François Gay­rard de publier de la lit­téra­tu­re et d’y con­sa­crer une part de son éner­gie que d’aucuns emploi­ent exclu­si­vement à la publi­ca­ti­on de fan­ta­sy, de roman­ce, et d’érotisme, bref ce que récla­me le gros du lec­to­rat sur sup­port numé­ri­que. Après avoir publié qua­t­re romans, j’ai enfin admis que le public de livres tels que les miens (si un tel public exis­te ou a jamais exis­té) n’est abso­lu­ment pas au cou­rant de leur exis­ten­ce. J’ai enfin admis que l’édition est avant tout une affai­re de mar­ke­ting, de guer­re de posi­ti­on, et que l’intérêt ou l’originalité du livre ne sont qu’un facteur nég­li­ge­a­ble, voi­re péna­li­sant. Quant à ce qui est de béné­fi­cier d’une mise en lumi­è­re par les médi­as (Elle, La gran­de librai­rie et les autres), il n’y a pas de sur­pri­se, on con­naît la règle dès le départ : si vous êtes estam­pil­lé NL, le phy­sio ne vous lais­se pas entrer. Aucu­ne frus­tra­ti­on mal­gré tout. Je suis lib­re de fai­re les livres que j’ai envie de fai­re. Si un jour ça décol­le, tant mieux, sinon il me reste­ra la satis­facti­on d’avoir fait une lon­gue randon­née en soli­tai­re (ponc­tuée de quel­ques ren­con­tres quand même) sur un che­min étran­ge, quand bien même au bout du che­min il n’y a rien. L’important ce n’est pas la des­ti­na­ti­on, c’est le voya­ge.

 

Vos répon­ses sont com­me vos tex­tes. Droi­tes. Ca m’en cou­pe le sif­flet, du coup. En fait, vous êtes très intri­gant. D’où vous vient cet­te droi­tu­re ? Mais qui êtes-vous, Lau­rent Pino­ri ?

Dans mes romans, je cher­che la clar­té. La lig­ne clai­re, com­me Her­gé. C’est un par­ti pris est­hé­ti­que. Dans mon atti­tu­de, je suis assez cash, com­me disent les « djeuns ». Je cher­che la vérité avant mon intérêt, sans dou­te en rai­son d’une atrophie de mon instinct de sur­vie. Je suis une cash machi­ne. Cepen­dant, ma droi­tu­re a ses limi­tes puisqu’il m’est impos­si­ble de répond­re à vot­re que­s­ti­on sans l’abréger d’une pirou­et­te.

 

Pour vivre dans ce mon­de sans lit­téra­tu­re, j’ai dû fai­re l’hypothèse que je n’existais pas. Toi aus­si, d’ailleurs. Alors seu­le­ment tu as réus­si à écri­re des ver­sets téta­ni­ques au lec­to­rat asymp­to­ti­que­ment nul. De mon côté, je me recen­trai sur la lec­tu­re in exten­so des inscrip­ti­ons sur les paquets de bis­cuits que je con­som­me avec du café solub­le. Plai­sir désin­té­ressé d’aristocrate de la dèche. La mort est l’onde pri­mi­ti­ve ou l’écrivain code son roman. Les vagues s’écrasent sur la côte. Ce sont des phra­ses écri­tes par la mort et qui for­ment le plus beau livre qui soit. Il arri­ve qu’un roman fas­se de l’ombre à l’océan s’il pro­po­se un dis­cours qui don­ne un sens à une expé­rien­ce uni­ver­sel­le­ment vécue. Cela devient un best-sel­ler ou même un clas­si­que. Toi, l’écrivaillon, tu me tou­ches car tu don­nes un sens à mon expé­rien­ce du renon­ce­ment, ce réflexe de sur­vie que j’ai décou­vert très tôt et qui a fini par deve­nir mon prin­ci­pal trait de caractè­re. Mal­heu­reu­se­ment pour tes affai­res, cet­te atti­tu­de est très mino­ri­tai­re – Dar­win l’a magi­stra­le­ment démon­tré. Mon pau­vre écri­vail­lon, je ne sais dire ce que tu vaux pour l’écriture, mais en mar­ke­ting, tu méri­tes un zéro poin­té. Au point que tu te deman­des pour­quoi ton édi­teur con­ti­nue à te publier.”

Cap sur la joie. Lau­rent Pino­ri

Laurent Pinori, Cap sur la joie

 

 

 Êtes-vous sur­doué ou un truc dans le gen­re ? Vous deviez car­ton­ner à l’école, non ?

J’ai aimé les mat­hs et c’était réci­pro­que. En Fran­ce, c’est l’assurance de béné­fi­cier d’une sco­la­rité pai­si­ble et heu­reu­se. Bon élè­ve, c’est vrai. Sur­doué, abso­lu­ment pas.

 

 

“… le cynis­me employé pour gag­ner énor­mé­ment de fric en exploi­tant la bêti­se et l’inertie des autres, ou le cynis­me de ceux qui salis­sent la vie en rica­nant dans le but de trou­ver une excu­se à leur médi­o­crité et à leur lâche­té, et de rabais­ser le mon­de à leur niveau. Rien ne m’est plus étran­ger que ce cynis­me-là.”

 

 

La synest­hé­sie, c’est quoi ?

La synest­hé­sie est un phé­nomè­ne de cor­re­spon­dan­ce dans l’esprit ent­re des dom­ai­nes n’ayant a pri­o­ri rien en com­mun. Dans Cap sur la joie, un des per­son­na­ges est synest­hè­te : cha­que par­tie du corps des fem­mes est ren­voyée à des mots (autres que ceux qui désig­nent la par­tie en que­s­ti­on), et inver­se­ment. Si bien, par exem­ple, que lorsqu’il écou­te une émis­si­on de radio sur un sujet extrê­me­ment séri­eux, il est pro­ba­ble que c’est plutôt un film por­no­graphi­que qui va défi­ler dans sa tête. C’est un clin d’œil à la cri­ti­que que l’on me fait sou­vent à pro­pos de la por­no­graphie de mes tex­tes. Par cet­te mise en aby­me, je fais le cal­cul que les uni­ver­si­tai­res qui étu­dier­ont mon œuvre émet­tront l’hypothèse que je dois être synest­hè­te, inter­pré­ta­ti­on fran­che­ment flat­te­u­se pour moi. Plus séri­eu­se­ment, depuis que mon pre­mier livre a paru et qu’on me repro­che ma por­no­graphie, je m’interroge sur ma moti­va­ti­on. J’en suis arri­vé à la con­clu­si­on que j’étais un peu com­me Dio­gè­ne qui vivait dans un ton­neau et qui apos­trop­hait les pas­sants, les insul­tait et pou­vait aller jusqu’à se mas­tur­ber devant eux… Pour­quoi ? Pour les fai­re réa­gir, pour dénon­cer — déjà — un mon­de cor­rom­pu par sa sophi­sti­ca­ti­on et sa dupli­cité. Je suis cer­tai­ne­ment cyni­que au sens où l’était Dio­gè­ne, et non pas au sens où on l’entend désor­mais et qui n’a plus rien à voir : le cynis­me employé pour gag­ner énor­mé­ment de fric en exploi­tant la bêti­se et l’inertie des autres, ou le cynis­me de ceux qui salis­sent la vie en rica­nant dans le but de trou­ver une excu­se à leur médi­o­crité et à leur lâche­té, et de rabais­ser le mon­de à leur niveau. Rien ne m’est plus étran­ger que ce cynis­me-là.

 

 

Dans vot­re vie de tous les jours, c’est quoi, pour vous, une bon­ne jour­née ?

C’est une jour­née où je me suis mar­ré au moins une fois. Et c’est vrai­ment une très bon­ne jour­née si j’ai réus­si à entra­per­ce­voir tou­te la gran­deur de la vie par-delà le mail­la­ge ser­ré des con­train­tes quo­ti­dien­nes.

 

Ecri­re glau­que, c’est aus­si dif­fi­ci­le – me sem­ble-t-il – que d’écrire de mani­è­re humo­ris­ti­que. Tout doit être ficelé au mot près sinon ça devient vite cas­se-pieds pour le lecteur.

La beauté de vos écrits tient au fait qu’il n’y a jamais ce trop-là. Vous êtes exi­ge­ant, pesez très stricte­ment vot­re flux mais, avez-vous un pri­mo lecteur et si oui, lui arri­ve-t-il de cri­ti­quer vos pre­miers jets?

Avant d’envoyer un manuscrit à un édi­teur, je le fais lire à deux ou trois amis pour avoir un avis glo­bal, savoir si l’ensemble tient la rou­te. Dès mon pre­mier tex­te, je me suis aperçu que les avis diver­ge­ai­ent : un tel avait adoré tel per­son­na­ge qu’un aut­re avait trou­vé peu réa­lis­te. J’écoute donc mes amis avec atten­ti­on, gra­ti­tu­de, et des remer­cie­ments sin­cè­res mais je ne chan­ge pas mon tex­te pour autant.

 

 

 

 

Est-ce sim­ple, lorsqu’on a la chan­ce d’avoir vécu dans une régi­on lumi­neu­se et subli­me (le Sud de la Fran­ce), quand on aime l’immensité de la mer du Nord, de vivre à Paris… Quand je pen­se à Paris je pen­se pol­lu­ti­on, gri­sail­le, vacar­me, fou­le, dépres­si­on… Bref, l’enfer, vu de ma fenê­t­re (ouver­te sur le pro­di­gi­eux silen­ce d’une forêt immen­se et incroy­a­ble­ment ver­te) ! C’est par obli­ga­ti­on, pour vot­re tra­vail, que vous vivez là-bas ou est-ce un choix ?

Je suis venu Paris à l’âge de vingt ans pour ter­mi­ner mes étu­des. Je suis tom­bé amou­reux des rues, des cafés, des visa­ges, des ciné­mas, des librai­ries… Paris s’est cris­tal­lisé en moi, et, de même que l’on est aveugle aux défauts de sa fian­cée, je suis immu­nisé con­t­re les nuis­an­ces que vous citez à jus­te tit­re. Sauf con­t­re le tra­fic auto­mo­bi­le qui a atteint un niveau déli­rant au point de gâcher le plai­sir de flâ­ner. La lumi­è­re du sud me man­que par­fois. La mer aus­si. Alors je mon­te dans un train, dans un avi­on, ou dans ma voi­tu­re, et je m’en vais.

 

Vot­re cad­re pour écri­re… Gen­re cosy ou spar­ti­a­te ?

J’ai beau­coup écrit dans les cafés, les hôtels, les TGV. Chez moi, le cad­re a varié au gré de la crois­san­ce du foy­er fami­li­al (voir répon­se à la que­s­ti­on “car­net rose”). Actu­el­le­ment, je dis­po­se d’un petit bureau à côté de mon lit, d’un sty­lo et de feuil­les de papier volan­tes, c’est plutôt spar­ti­a­te.

 

C’est com­ment, de vivre avec Lau­rent Pino­ri en pha­se d’écriture ?

Je suis mal pla­cé pour répond­re à cet­te que­s­ti­on. J’imagine que c’est à peu près la même cho­se que j’écrive ou non, ça doit don­ner l’impression d’être à côté de quelqu’un qui est un peu ail­leurs en per­ma­nen­ce.

 

Êtes-vous en train d’écrire vot­re pro­chain roman ?

Non.

 

L’envie d’écrire ou l’idée d’écrire se pré­sen­te com­ment et quand, en général ?

Des idées de nou­vel­les, il s’en pré­sen­te sou­vent. C’est pour­tant rare que j’en écri­ve, je n’en res­sens pas la néces­sité. Si plus de revues en publi­ai­ent, ou les sup­plé­ments des jour­naux com­me autre­fois, peut-être que cela m’inciterait à me met­tre au tra­vail. Pour les romans, une bon­ne part de la dif­fi­cul­té con­sis­te à fai­re le tri pour déter­mi­ner quel­le idée j’aurai vrai­ment envie d’approfondir. Je ne me préoccu­pe pas du tout de savoir si ce sera ou non publié, c’est un choix per­son­nel qui enga­ge mon cad­re de vie pour plu­si­eurs années, un peu com­me de choi­sir sa futu­re mai­son.

 

Si vous étiez édi­teur, quel­les serai­ent vos indis­pen­sa­bles qua­lités ?

Le mon­de des let­tres est hypo­cri­te et faux, je n’y tien­drais pas long­temps. Être édi­teur indé­pen­dant, hors du cir­cuit tra­di­ti­on­nel, est deve­nu pos­si­ble grâ­ce aux nou­vel­les techno­lo­gies. Créer une col­lecti­on de lit­téra­tu­re dans ces con­di­ti­ons me pas­si­on­ne­rait, j’en suis con­vai­n­cu, mais c’est un tra­vail à temps plein… Par ail­leurs, je ne pen­se pas être très doué pour l’aspect pro­mo­ti­on­nel, hors c’est un aspect cru­ci­al face à l’avalanche de publi­ca­ti­ons, que ce soit par des édi­teurs ou en auto-publi­ca­ti­on.

 

Ca me fait super plai­sir, d’apprendre que vous piquez les Flam­by de vot­re fis­ton… Ca vous rend d’un coup plus… Enfin moins… C’est cool quoi !

(Lau­rent Pino­ri n’est pas une unité cen­tra­le, je répè­te, Lau­rent Pino­ri n’est pas une unité cen­tra­le)

Bon là je ne sais pas trop com­ment inter­pré­ter cet­te remar­que. Si vous vou­lez dire que je m’économise sur le ter­rain des pas­si­ons, que je suis plutôt froid et céré­bral, ce n’est pas faux. En revan­che, je me sens peu en rap­port avec l’unité cen­tra­le qui exé­cu­te sans dis­cer­ne­ment les tâches pour lesquel­les elle a été pro­gram­mée. L’unité cen­tra­le est le rêve de notre socié­té-usi­ne : des hom­mes-machi­nes assig­nés à des foncti­ons de pro­ducti­on de biens ou de ser­vi­ces et dont le temps lib­re con­sis­te à con­som­mer des loi­sirs eux-mêmes englo­bés dans l’activité de pro­ducti­on. Je suis plutôt du gen­re à me cabrer et à remet­tre en que­s­ti­on ce que l’on nous pré­sen­te com­me cou­lant de sour­ce. “Humain, trop humain” plutôt que machi­ne.

Je fais bien sur allu­si­on à une cer­tai­ne “froi­deur” qui éma­ne de vous mais, en com­pa­rai­son, il s’agit alors d’une unité cen­tra­le dotée d’une puis­san­te techno­lo­gie qui, via des outils tel inter­net, per­met d’en fai­re une sour­ce d’analyses qui appa­raît com­me iné­puis­a­ble. Bien enten­du, un ordi­na­teur, on le débran­che et il n’est plus rien. Vot­re sour­ce d’énergie à vous, pour vivre, pour sur­vi­vre dans un mon­de tel que vous le décri­vez, tel que vous le per­ce­vez, c’est quoi ?

Je n’ai pas de moteur. Je suis un pla­neur, je m’applique à pro­lon­ger le vol le plus long­temps pos­si­ble. Si je suis au sol, je dois attend­re une for­ce exté­ri­eu­re pour me trac­ter. Un livre, un film, une con­ver­sa­ti­on, un voya­ge, il n’y a pas de règle, si ce n’est d’être curi­eux et à l’affût.

 

Dans un pays ima­gi­nai­re, qui res­sem­ble à s’y méprend­re à l’Amérique du Sud, un enfant, Pedro, naît avec un gla­ïeul sur le pubis. Pen­dant 3 ans, le Docteur Mon­toy­as va enquê­ter sur le sujet. Mal­gré de nom­breu­ses lec­tu­res, des cor­re­spon­dan­ces avec les plus émi­nents méde­cins du pays et les bio­lo­gis­tes les plus renom­més, Mon­toy­as n’arrive tou­jours pas à expli­quer scien­ti­fi­que­ment com­ment une fleur avec des raci­nes, iden­ti­que en tout point à cel­les qui pous­sent en ter­re, pro­spè­re sur un mil­ieu aus­si peu pro­pi­ce que la chair d’un garçon et, qui plus est, en se pas­sant de lumi­è­re. Le temps pas­se. Plus l’enfant gran­dit, con­s­cient de sa mal­for­ma­ti­on, plus il se cou­pe du mon­de et se pro­met une des­tinée excep­ti­on­nel­le, jusqu’au jour où son géno­me est déco­dé et exploité. Et si Pedro n’était pas le seul humain-végé­tal ? À la limi­te du roman d’anticipation et de la fable con­tem­po­rai­ne, l’Homme-glaïeul est une bel­le, pro­fon­de et ori­gi­na­le réflex­i­on sur l’évolution de l’espèce humai­ne.

Lau­rent Pino­ri, L’homme gla­ïeul. Edi­ti­ons Nume­rikli­vres

Laurent Pinor, L’Homme-glaïeul

Com­ment est né ce roman ?

D’un défi con­sis­tant à reprend­re de mon pre­mier roman (non publié et défi­ni­ti­vement remisé dans un tiroir) un per­son­na­ge secon­dai­re qui souf­frait d’une ano­ma­lie géni­ta­le pour en fai­re le per­son­na­ge prin­ci­pal d’un aut­re roman. De mon goût pour les con­teurs sud-amé­ri­cains (Var­gas Llo­sa, Gar­cía Már­quez) qui m’a don­né envie de situ­er l’histoire en Amé­ri­que du Sud. D’un voya­ge long­temps rêvé et fina­le­ment réa­lisé en 2008 à Bue­nos Aires qui a ser­vi de modè­le à la vil­le de Sabarès. Tel que je l’avais ima­giné, le roman devait être une fable autour d’un garçon un peu spé­ci­al puisque souf­frant d’une mal­for­ma­ti­on iné­di­te et très mal pla­cée. Je ne sais com­ment sa mal­for­ma­ti­on, que je n’avais pas pré­cisée au début de l’écriture, s’est maté­ri­a­lisée en une fleur, mais, à par­tir de là, le thè­me du trans­hu­ma­nis­me s’est invité dans le récit. Le trans­hu­ma­nis­me vise à amé­li­o­rer, par des modi­fi­ca­ti­ons géné­ti­ques ou techno­lo­gi­ques, les per­for­man­ces des êtres humains et leur espéran­ce de vie, avec, en lig­ne de mire, le fan­tas­me d’une vie éter­nel­le. Or, un arb­re peut vivre plu­si­eurs mil­liers d’années. Je me suis dit que c’était une pis­te tout à fait cré­di­ble, d’autant que cela ne res­sem­ble en rien aux axes de recher­che des socié­tés com­me Goo­gle qui tra­vail­lent d’arrache-pied sur ce sujet. C’est ain­si que la fable a pris une tou­r­nu­re d’anticipation. Cet­te nou­vel­le tou­r­nu­re, inat­ten­due, me satis­fai­sait intel­lec­tu­el­le­ment, car elle réa­li­sait le com­plé­ment de mon pre­mier roman publié Opti­on Lét­hé qui pré­voit la généra­li­sa­ti­on du sui­ci­de assis­té, c’est-à-dire le rac­cour­cis­se­ment de la vie. L’homme-glaïeul, au con­trai­re, pré­dit le ral­lon­ge­ment de la vie, au prix de la dis­pa­ri­ti­on de l’humain rem­pla­cé par un post-humain. Appa­rem­ment opposées, ces deux pré­dicti­ons sont en réa­lité les deux faces d’une même cho­se : la pul­si­on de mort tel­le que l’a défi­nie notre cher Freud.

 

L’élection pré­si­den­tiel­le de 2017, les atten­tats, l’incendie qui a ravagé plus de 2000 hec­ta­res de gar­ri­gue vers chez vous, les Jeux Olym­pi­ques… L’actualité de notre pays, vous en pen­sez quoi ?

Je suis l’actualité de très très loin. Je la ran­ge dans la caté­go­rie des diver­tis­se­ments. Le seul intérêt que je lui trou­ve c’est de four­nir des sujets de dis­cus­si­on et, par con­sé­quent, de la mati­è­re pre­mi­è­re pour soci­a­li­ser. Pour le res­te on con­naît l’histoire, cel­le d’un capi­ta­lis­me écer­velé qui con­court à notre per­te : aug­men­ta­ti­on phé­nomé­na­le des iné­ga­lités, mar­chan­di­sa­ti­on de tout, fui­te en avant sacra­lisée sous le ter­me de crois­san­ce, désas­t­re éco­lo­gi­que, le fric pour seu­le valeur, etc. Je préfè­re m’intéresser aux tra­vaux de ceux et cel­les qui essai­ent d’imaginer des alter­na­ti­ves au cau­che­mar qui se pré­pa­re (qui a déjà com­men­cé en fait), c’est fran­che­ment plus sti­mu­lant. Les JT sont de la con­ne­rie à l’état pur, il m’arrive de trou­ver des cho­ses inté­res­san­tes dans cer­tains médi­as, com­me Libé par exem­ple, mais le gros de l’information suscep­ti­ble de m’intéresser je le gla­ne via Face­book et des liens vers des sites qui n’appartiennent pas au tronc com­mun de l’information sélecti­on­née par les médi­as.

 

Si vous pou­viez chan­ger une seu­le cho­se, ce serait quoi ?

Je dis­su­a­de Eve de cro­quer dans la pom­me en lui offrant un assor­ti­ment de maca­rons Pier­re Her­mé. Puis je vais piquer une tête dans la pis­ci­ne de l’Eden Resort, avec for­mu­le all inclu­si­ve pour tout le mon­de. L’Histoire ne com­men­ce pas, c’est mieux ain­si.

 

 

Mélan­co­lie, d’Edvard Munch

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